16 août 2006
Bosnie : les apparences européennes
Sarajevo, le 16 août 2006 - Match de foot amical France/Bosnie ce soir. La ville est en effervescence. On dit que 60 000 billets ont été vendus... pour 30 000 places disponibles dans le grand stade. Des groupes de jeunes surexcités défilent, drapeaux de la Bosnie à bout de bras, et hurlent des slogans qui promettent la victoire. Des supporters braillards, comme on en voit ailleurs en Europe.
Comme toujours à cette époque de l'année, les terrasses des cafés sont noires de monde. La diaspora bosniaque est venue rendre visite à la famille restée sur place et fait marcher le commerce. Davantage en tout cas que les touristes en sandales et sac à dos, "qui ne dépensent rien" selon un vendeur d'artisanat local.
Soleil et bonne humeur estivale, pourrait-on dire. La situation n'est pourtant pas vraiment souriante. Le Haut représentant de l'Union Européenne a changé. Exit l'Anglais Paddy Ashdown. Place à l'Allemand Christian Schwarz-Schilling, 76 ans. Un vieil homme, là où il faut de l'énergie pour prendre des décisions et indiquer clairement une direction à suivre. Les élections prévues pour l'automne s'annoncent une fois de plus catastrophiques. Les partis nationalistes tiennent tête à la "communauté internationale" qui, à l'occasion de ce scrutin, se contentera sans doute encore de l'apparence de la démocratie. Les plus pessimistes évoquent une partition de la Bosnie-Herzégovine. Il faut dire que l'indépendance toute fraîche du Montenegro voisin a renforcé les Serbes de Bosnie dans leur intention de faire sécession.
Autre dossier qui piétine : l'enseignement. Dans la région de Stolac, par exemple, la division ethnique et religieuse est de règle dans les écoles. Les petits bosniaques-musulmans n'ont guère de chance de fréquenter des petits croates-catholiques. Chacun chez soi, et pas seulement à l'école d'ailleurs. Bon nombre de responsables de la fameuse "communauté internationale" font mine de ne pas voir, ou de ne plus voir cette réalité. En l'occurrence, la "communauté internationale", c'est essentiellement l'Union européenne aujourd'hui en Bosnie. Alors, que fait l'Europe ? Imposer aux conducteurs bosniens de rouler codes allumés est sans aucun doute une bonne initiative. Mais ne serait-ce pas un peu court ?
10 septembre 2005
Sarajeviennes
Lille 10 septembre 2005 - Il y a quelque temps, après trois années de séjour à Sarajevo, j'écrivais ceci :
"Tous les soirs c'est la même chose. Jeunes et vieux se
retrouvent vers 18 heures rue Ferhadija et bras dessus, bras dessous,
jusqu'à 22 heures ou plus ils arpentent cette rue piétonnière. La seule
de Sarajevo. Elle commence dans la ville austro-hongroise, au pied de
la flamme éternelle qui rappelle la libération de la ville en 1945 par
les troupes yougoslaves, et s'enfonce jusqu'à la fontaine et la mosquée
de la place Bascarsija, à deux pas de la Grande Bibliothèque détruite
par les troupes serbes en 1992. Bien plus qu'une habitude, cette
promenade quotidienne est une obligation sociale. Un rituel. On vient
là pour voir et être vu. On croise des voisins, des collègues de classe
ou de boulot, des amis d'hier, des ennemis d'aujourd'hui. On se donne
rendez-vous au départ de la rue et on fixe même parfois le nombre
d'aller-retours que l'on prévoit de faire ensemble. Mais les plus
jeunes ne comptent pas et marchent souvent jusqu'au milieu de la nuit.
Et là, chaque soir, on est sûr de les rencontrer. Belles et fières,
elles vont et viennent sous le regard des hommes. Elles s'appellent
Lejla, Amra, Dunja, Zehra ou Azra. Elles ont vingt-cinq ou trente ans.
Pas vieilles donc, mais leur enfance est morte pendant les années de
guerre. Aujourd'hui leur vie passe, entre rires et soupirs.
Il
y a celles qui sont parties. Parties vraiment ou parties juste un peu.
A Munich, à Graz, à Anvers ou à Paris. On les reconnaît facilement.
Elles disent toujours qu'il n'y a pas de problème. Elles parlent du
temps qu'il fait, elles attendent le printemps, elles racontent
qu'autrefois là-bas, et caetera.
L'histoire des filles de Sarajevo est triste".
Voilà
donc ce que j'écrivais... Mal m'en a pris. Quelques Sarajéviennes se
sont en effet rebellées. "Tu n'as donc rien compris ! Nous ne sommes
pas tristes voyons !". Certes belles amies, vous n'êtes pas
tristes ! Et je n'ai jamais rien écris de tel. C'est votre histoire que
je trouve triste. J'aimerais tellement me tromper...
29 août 2005
Des tramways, des tramways, toujours des tramways
Paris, 29 août 2005 - Personne n'est obligé de me croire, mais je me suis intéressé aux tramways de Sarajevo bien avant Jacques Ferrandez. Mais soyons bon prince : son album "Les tramways de Sarajevo" (Ed. Casterman) est un petit bijou. Le tram ci-dessus circulait encore en 2003 : Zajedno za Bosna ("ensemble pour la Bosnie"). En 2004, un tram évoquant "Notre Musique", le film de Godard, tourné à Sarajevo, a commencé à circuler en ville. Un peu plus tard, c'est un tramway aux couleurs de l'entente cordiale franco-britannique qui lui aurait, parait-il, emboîté le pas. Mais là, franchement, je demande à voir pour le croire.
24 août 2005
Circulez, il n'y a rien à voir
C'était
le siège d'Oslobodjenje,
le quotidien symbole de la résistance des assiégés de
Sarajevo face à l'agression des troupes de Milosevic, Mladic, Karadzic. La tour
qui abritait une partie du journal a été pilonnée en juin 1992 et réduite au
millefeuilles de béton que l'on voit sur cette photo. Pourtant, pendant la
guerre, pendant le siège de la ville, le journal a continué à paraître. En 2003,
le siège d'Oslobodjenje abritait
toujours la rédaction.
Mais en 2005, circulez, il
n'y a plus rien à voir. Triste après-guerre : le bâtiment a été racheté par un
nouveau quotidien avide de sensationnel. La tour meurtrie a été remplacée par
deux tours jumelles de verre et de béton. La reconstruction est en
marche, puisqu'on vous le dit.
05 avril 2004
Chez Francis
Sarajevo, avril 2004 -On
voudrait Francis que tu sois né à Sarajevo. On voudrait que depuis
toujours tu sois aux commandes de ton bateau-livre, le centre culturel
André Malraux. On voudrait que tout le monde sache pourquoi et comment
tu as créé ce refuge pendant le siège de la ville. On voudrait
pouvoir aller sur le balcon et regarder les tramways qui passent dans
un bruit de ferraille devant le marché Markalé. On voudrait aussi que
tu continues à prendre tes désirs pour la réalité. Et surtout
Francis on voudrait bien boire un verre de pinard avec toi sur le coup
de midi, au milieu de tes bouquins et entre tes interminables coups de
téléphone, et se dire que putain la vie est belle !
(Voir le site du Centre Culturel André Malraux que dirige Francis Bueb)
28 août 2003
C'est l'Amérique ?
Sarajevo, aout 2003 - Personne ne dit que "Sarajevo c'est le paradis". Encore moins que "Sarajevo,
c'est le Pérou". Mais Sarajevo c'est
peut-être l'Amérique. Godard, en venant tourner
"Notre Musique" à Sarajevo, avait amené deux Indiens pour les besoins
du film. Deux vrais Indiens d'Amérique, avec plumes et tomawak. Les deux
Apaches avaient profité d'une pause pendant le tournage pour faire
irruption dans une salle de classe. Quand ils ont commencé à expliquer
comment leurs ancêtres avaient été exterminés puis, pour les
survivants, parqués par ceux qui se sont ensuite octroyés le nom
"d'Américains" (comme le dénonce très justement Godard), les gamins et
les gamines ont vite compris qu'ils avaient là deux grands frères.
Bref,
Sarajevo, ce n'est pas rose tous les jours. On peut s'ennuyer ferme
dans cette petite ville très provinciale. Tout le monde connaît tout
le monde et les cancans volent bas d'un bout à l'autre de la rue
Ferahdija. L'été le centre-ville se transforme en une gigantesque
terrasse de café et les heures passent lentement au son de la musique
techno ou des hits yougos (ou ex-yougos). L'hiver, c'est un peu la même
chose sans les terrasses. Les saisons passent au rythme des festivals :
le Jazz Fest et le Mess (festival de théâtre) en automne, le festival
d'Hiver ... en hiver, et le Festival du Film en été. Et le printemps ?
Il y a bien les Rencontres européennes du Livre en mai, mais on ne fera
pas l'injure aux organisateurs de ranger cette manifestation dans la
catégorie "festival".
A en croire ce calendrier, on pourrait certes croire qu'il se passe quelque chose, mais il ne faut pas se fier aux apparences. On s'absente un an, deux ans, on revient et on se dit que rien n'a changé. De temps en temps, comme pour mettre un peu d'animation, le Haut Représentant pique une colère et vire quelques dignitaires locaux. Le siège de ses services est un vaste blockhaus de béton blanc, près du quartier de Gorbavica que tout le monde ici surnomme "la Maison Blanche". Wolfgang Petrisch, le prédécesseur de l'actuel Haut Représentant, était autrichien et en ville on l'appelait l'Archiduc. Tous en choeur : "l'Histoire ne se répète pas, mais elle bégaie, etc". Autant relire Ivo Andric.
25 août 2003
Un bel hiver
Sarajevo, 25 aout 2003 - La cuvette de Sarajevo. Image cent fois véhiculée pendant le siège de la ville. L'hiver c'est encore plus vrai ( en février 2003 sur cette photo). La ville est comme paralysée au fond de son trou. La neige amortit les bruits et bloque la circulation. L'aéroport est fermé pour cause de brouillard. Une couche de glace transforme les escaliers de pierre en toboggans. Les radiateurs, pour ceux qui en ont, peinent à réchauffer les appartements. Les marrons chauds se vendent comme des petits pains. C'est le moment où il faut choisir son camp. Soit jurer que l'on déteste cette ville, que l'on ne supporte plus cette sensation d'enfermement. Soit s'assoupir à l'heure où le muezzin lance le dernier appel à la prière et se dire que demain il fera peut-être encore un peu plus froid.
23 juin 2003
To be. Bien sûr to be !
Sarajevo, 23 juin 2003 - "To be or not to be... NO question". Au moins c'est clair. Le petit restaurant d'Enis, dans Bascarsija, a des allures à la fois de refuge de montagne et de bistrot de quartier. Aux premières froidures on vient là le midi pour se réchauffer d'une bonne soupe de légumes ou savourer une dorade grillée. Les clients sont des amis du patron, parfois réfugiés comme lui en France pendant la guerre, ou des étrangers de passage ou installés à Sarajevo. On vient manger au "To Be" parce que l'endroit est tranquille et que l'on s'y sent rapidement "comme à la maison". Ici la bonne chère, les bouteilles de Vranac ou de Dingac, sont la preuve que - malgré tout - la vie est la plus forte.
Enis est aussi graphiste à ses heures. Artiste quoi. De temps en temps, attablé avec un autre rêveur, il refait le monde, raconte une expo, s'imagine en type plein aux as. Il parle aussi de la petite maison qu'il a retapé, là-haut, derrière les arbres. Il invite tout le monde à lui rendre visite le week-end. On l'écoute, on commande un café, et puis un deuxième café. Bien chaud, brûlant pour tout dire, dans une grande tasse. On fume une dernière cigarette et là on se rend compte qu'il est déjà 15 h 30 et qu'il faudrait retourner au boulot. On demande l'addition et Enis avec son petit sourire tranquille apporte un petit verre de rakija et nous fait comprendre une fois de plus qu'on ferait mieux de rester là. Qu'il faut prendre le temps de se parler. Que tout le reste n'a plus beaucoup d'importance.
05 juillet 2002
Le sourire de Belma
Sarajevo, juillet 2002 - En mai 1996 Belma (à droite sur cette photo prise quelques années plus tard, aux côtés de ses parents) avait six ans. Je logeais chez elle. C'était l'immédiat après-guerre. Coupures d'eau et d'électricité. La fenêtre de ma chambre, comme bien d'autres fenêtres en ville, était remplacée par un grand plastique blanc. Un matin Remzo, le père de Belma, a proposé de me montrer sur les hauteurs de la ville les tranchées où il avait, comme d'autres, pris part à la défense de sa ville. Remzo a sorti du garage la Lada toute neuve qu'il avait achetée juste avant la guerre et qui depuis n'avait jamais roulé. Les grands-parents et les voisins étaient sortis pour assister à l'événement. Nous avons emmené la petite Belma avec nous et je n'oublierai jamais son sourire de ce jour-là. Sur la banquette arrière, elle ouvrait des yeux grands comme çà, comme pour dévorer ce monde dont elle n'avait quasiment rien vu pendant plus de trois ans, enfermée dans son appartement du centre-ville, tenue à l'écart autant que faire se peut des obus et de la folie des hommes. Ce matin-là, dans la petite Lada rouge de son père, Belma saluait de la main les passants comme pour leur dire que la vie était revenue.
14 septembre 1999
Aller-retour à Pristina
Pristina, 14 septembre 1999 - A la frontière, les soldats américains de la KFOR ont jeté un oeil blasé au laisser-passer du chauffeur et nous sommes entrés au Kosovo. Le décor rappelle évidemment celui des campagnes de Bosnie. Même maisons détruites, des villages entiers parfois, mêmes carcasses de voitures au bord de la route.
Vers 22 heures, alors que j’observe par la fenêtre de ma chambre le manège des soldats de la KFOR qui semblent avoir détecté quelque chose de suspect devant le Grand Hôtel, coups de poings répétés à la porte de la chambre. J’ouvre. Fusil d’assaut au poing, un des British de service, me lance bien fort : “ Do you speak english ? “. “ Euh, yes... “. “ So, please go to the bar, immediatly ! “. Et il part en courant donner la même consigne à mes voisins d’étage. Cinq minutes plus tard, tous les clients de l’hôtel sont en bas, regroupés dans le bar. La scène est assez comique. Diplomates, fonctionnaires de l’ONU, magistrats, journalistes... toute cette faune attend assez calmement que quelqu’un veuille bien expliquer ce qui se passe. La KFOR a identifié un objet suspect dans une rue longeant l’hôtel. Une alerte à la bombe quoi ! Nous sommes priés d’attendre sagement : quelques spécialistes s’emploient à détruire le paquet maudit. “ There will be a controlled explosion “ nous explique un sympathique gaillard en treillis. Bon, nous voilà informés. Une heure plus tard, fin de l’alerte. Nous pouvons aller nous coucher. J’ai appris ce matin que le financier Georges Soros qui devait arriver hier soir à l’hôtel a du y renoncer à cause de l’alerte. Il n’a quand même pas dormi à la belle étoile ?
Sur le chemin du retour vers Skopje le chauffeur, un Albanais de Macédoine, m’explique que tout est fini à jamais entre Serbes et Albanais du Kosovo et qu’il faudra vingt ans pour remettre la région sur pied. Comme nous passons devant une vingtaine de tombes fraichement fleuries, il me raconte quelques-unes des atrocités commises par les Serbes. Paysans aux pieds et mains coupés, abandonnés au milieu d’un champ jusqu’à ce que mort s’ensuive... Histoires déjà entendues bien sûr. Mais le gars a besoin de parler. Il dit aussi que les gestes de vengeance des Albanais n’arrangeront rien, mais qu’il faut les comprendre... Sur la route, nous croisons des gamins qui font le signe de la victoire dès qu’un véhicule militaire ou un tant soit peu occidental passe devant eux.


